Des sciences cognitives à la classe : Entretien avec Olivier Houdé

« L’enseignement repose toujours sur l’idée qu’il faut accumuler et activer des fonctions cognitives, et jamais sur l’idée de travailler sur les capacités d’inhibition. » (O. Houdé, La Recherche, N° 388 30/06/2005) et encore « apprendre à inhiber des stratégies déjà existantes, qui entrent en compétition dans le cerveau  »

(journal du CNRS, N°214, novembre 2007).

Quelles compétences devraient acquérir l’enseignant pour reconnaître les stratégies cognitives en compétition chez l’enfant et en quelles pratiques professionnelles cela pourrait être traduit ?

Olivier Houdé : « La pédagogie, c’est la science des apprentissages. Ce n’est pas seulement l’histoire des grands pédagogues : Montaigne, Freinet, Piaget, etc. Il faudrait dès lors que la science d’aujourd’hui, psychologie du développement de l’enfant et neurosciences cognitives, alimente la pédagogie. Les découvertes en ces domaines devraient avoir un impact à l’école, dans le secteur sociétal de l’éducation, tout comme les neurosciences associées à la médecine ont déjà un fort impact dans le secteur de la santé. À l’image de la médecine, la pédagogie est un art qui devrait s’appuyer sur des connaissances scientifiques actualisées. En apportant des indications sur les capacités et les contraintes du ‘cerveau qui ¬apprend’, la psychologie peut aider à expliquer ¬pourquoi certaines situations d’apprentissage sont efficaces, alors que d’autres ne le sont pas. En retour, le monde de ¬l’éducation, informé qu’il est de la pratique quotidienne – l’actualité de la pédagogie –, peut suggérer des idées originales d’expérimentation.

Ainsi, les enseignants doivent savoir qu’il y a trois systèmes cognitifs dans le cerveau. L’un est rapide, automatique et intuitif (le Système 1). L’autre est plus lent, logique et réfléchi (le Système 2). Un troisième système, sous-tendu par le cortex préfrontal, permet l’arbitrage, au cas par cas, entre les deux premiers. C’est ce Système 3 qui assure l’inhibition des automatismes de pensée (issus du Système 1) quand l’application de la logique (Système 2) est nécessaire. Voici un exemple simple relatif au rôle positif de l’inhibition cognitive dans le cerveau lors d’une tâche scolaire. On sait qu’à l’école les enfants buttent souvent sur des énoncés verbaux du type : Louise a 25 billes. Elle a 5 billes de plus que Léo. Combien Léo a-t-il de billes ? Fréquemment, l’enfant ne parvient pas à inhiber l’automatisme implicite ‘il y a le mot plus alors j’additionne’ (25+5=30) afin d’activer la soustraction (25-5=20), logique dans ce cas. Sur cet exemple précis, la psychologie expérimentale (recherche que nous avons publiée en 2013 dans le Journal of Educational Psychology, n°105, p. 701-708) a permis de mesurer le coût neurocognitif important d’entrée en action du Système 3 du cerveau (ici, inhiber 25+5=30) lorsque les enfants apprennent à surmonter leur difficulté logique (bonne réponse =20). Au niveau de la pratique en classe, inutile donc de leur répéter, au-delà du nécessaire, les règles logiques de l’addition et de la soustraction (Système 2). C’est plutôt le Système 3 inhibiteur, le plus sollicité cérébralement (via le cortex préfrontal), qu’il faut exercer : apprendre à inhiber le puissant piège du ‘plus’. Il y a beaucoup d’autres exemples de ce type dans le domaine de l’orthographe notamment, ‘je les manges’, ‘je vous le direz’, etc. (inhiber l’accord avec le mot le plus proche) ou dans le domaine du raisonnement logique. Par exemple, pour tester la solidité du raisonnement d’un enfant, dites-lui que (a) les éléphants sont des mangeurs de foin et (b) les mangeurs de foin ne sont pas lourds. Demandez-lui ensuite si cela veut dire que (c) les éléphants sont lourds ? Les enfants d’école primaire (6-12 ans) répondent souvent que oui, alors que rien ne leur permet de déduire logiquement cette conclusion des prémisses du syllogisme, c’est-à-dire des deux premières phrases (a et b). Nous avons démontré au laboratoire que la difficulté de ce type de tâche de raisonnement, au cours du développement, est de parvenir à inhiber (Système 3) le contenu sémantique de la conclusion, c’est-à-dire ici la forte croyance des enfants quant au poids des éléphants. D’où leur réponse automatique et intuitive (Système 1) plutôt que logique (Système 2). Les enseignants peuvent consulter mon dernier Que sais-je? sur ‘Le raisonnement’ paru aux PUF début 2014 pour d’autres exemples de ce type, à différents âges ».

Source : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/03/24032014Article635312406210241782.aspx 

Propos recueillis par Ange Ansour

=> Pour aller plus loin : Le raisonnement, Olivier Houdé, Puf ; Que sais-je ?, 2014.