Mimer pour se reproduire

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1. Les animaux miment pour se reproduire

Les poissons cichlidés peuplent les lacs et les rivières d’Amérique du Sud, d’Amérique centrale et d’Afrique. Généralement, le mimétisme chez les animaux est associé aux grandes fonctions de l’alimentation ou de la prédation, mais ce lien n’est pas exclusif. En effet, le mâle Haplochromis burtoni utilise cette propriété pour féconder les ovocytes des femelles. Le réflexe de la femelle cichlidé qui vient d’expulser ses ovocytes est immédiatement de les mettre dans sa bouche. Mais la femelle est bien trop rapide pour que le mâle ait le temps de les féconder. Aussi utilise-t-il un habile mimétisme pour gagner du temps et parvenir à ses fins. Ses « ocelles » taches arrondies entourant la nageoire anale ou caudale se confondent avec les oeufs. Lorsque la femelle produit sa semence, le mâle prend une position particulière, exhibe ses faux oeufs à proximité des ovocytes et libère ses spermatozoïdes. La femelle, avide de récupérer ce qu’elle croit être ses oeufs, avale par la même occasion la laitance du mâle ! La fécondation se fait dans la bouche de la femelle et les petits s’y développent à l’abri.

2. Les végétaux miment pour se reproduire

Les végétaux sont très nombreux à utiliser le mimétisme pour se reproduire : ils attirent leurs pollinisateurs de diverses façons que nous allons étudier maintenant.

De nombreuses espèces de plantes « utilisent les services » de divers animaux, surtout des Insectes, mais aussi des Oiseaux, des Chauves-souris, et même des Mollusques pour se reproduire. Leur pollinisation est dite « zoogame ». Les Abeilles sont les plus connues de ces visiteurs ailés qui, passant d’une fleur à l’autre, transportent le pollen. Ce dernier est pour elles une source de protéines; en outre, le liquide sucré (nectar) sécrété par de nombreuses fleurs possédant des organes spécialisés, les nectaires, leur apporte des sucres. Si une grande partie du pollen est emportée pour être consommée, il en subsiste en quantité suffisante sur le corps de l’insecte pour que ce transport soir bénéfique à la plante. La Casse, Légumineuse arbustive, a « résolu le problème »du transporteur gourmand : ses étamines fournissent deux sortes de pollen, l’un consommé, riche en protéines mais stérile, l’autre non consommé et fertile…

Beaucoup de caractères floraux jouent un rôle dans la pollinisation. Le périanthe (sépales + pétales) est attractif par ses couleurs, auxquelles les Insectes sont notamment très sensibles, ou son odeur, parfumée.

  • Quand le végétal imite les excréments

Pourtant certaines plantes émettent une odeur nauséabonde. Cette dernière est souvent associée à des teintes rougeâtres ou brunes, imitant celles de la chair ou des excréments. Elles d’attirent ainsi les Diptères. C’est le cas de l’Aucuba, ou les Arums, dont les célèbres Dracunculus géants. Chez les Arums, l’émission de chaleur renforce le dégagement des odeurs et a un effet attractif en elle-même.

D’autres plantes utilisent le même subterfuge. Stapela nobilis, Amorphophallus titanum attirent, par leur odeur de viande en putréfaction et sa couleur rouge chair et ses poils abondants, la mouche à viande et autres insectes nécrophages.

Ces plantes qui imitent la charogne offrent rarement du nectar ou d’autres récompenses nutritionnelles. Elles attirent pourtant les pollinisateurs, car elles semblent constituer un bon support pour les larves de mouche qui se développent sur des tissus d’animaux morts. Les mouches femelles, induites en erreur par l’odeur de charogne, viennent se poser sur ces fleurs et y pondent même parfois leurs oeufs. De même que certains insectes mâles se déplacent de fleur en fleur en quête d’une femelle, les mouches femelles volent d’un imitateur de charogne à un autre à la recherche d’un site de ponte adéquat. En volant ainsi de fleur en fleur, elles recueillent par inadvertance du pollen sur leur corps et le transportent vers les différents stigmates, assurant ainsi la pollinisation de l’espèce.

Il en va de même pour un champignon rouge (Aseroe rubra) qui disperse ses spores grâce à ces mouches.

  • Quand le végétal imite l’animal.

La famille des Orchidées offre des exemples de mimétisme végétal très étranges : la fleur d’orchidée imite par exemple l’aspect des insectes femelles. Ces orchidées ne sécrètent pas de nectar, mais libèrent une odeur qui ressemble à la phéromone sexuelle de l’espèce qu’elle imite. De plus, la forme et la texture du labelle (ou lèvre inférieure) de la fleur d’orchidée ressemblent à celles de l’insecte imité. Chez les orchidées attirant les abeilles par exemple, le labelle est couvert de poils.ophrys_speculum-V

Plusieurs espèces du genre européen Ophrys ont évolué de façon telle qu’elles émettent un parfum très similaire « sinon identique » à celui de l’insecte femelle qu’elles imitent. Dans quelques cas, on nomme même certaines espèces d’orchidée d’après l’espèce d’insecte (mouche, guêpe ou abeille) qui les pollinise. Les mâles, surtout lorsqu’ils n’ont pas encore copulé avec une femelle, sont attirés par les fleurs d’orchidée et essaient de s’accoupler avec elles.

Cette pseudo-copulation est une stratégie très efficace pour la plante : lorsque l’insecte se pose, il est en contact avec les pollinies de l’orchidée. Sa tentative de copulation ayant échoué, l’insecte s’envole à la recherche d’un partenaire plus approprié, emportant avec lui les pollinies vers une autre fleur de la même espèce.

La pseudo- copulation est une des formes les plus remarquables de pollinisation des plantes à fleurs par l’intermédiaire d’insectes. Elle a évolué indépendamment sur trois continents (Australie, Eurasie et Amérique du Sud) et est particulièrement répandue sous les tropiques, où de nombreuses espèces d’orchidées se reproduisent ainsi. Pourquoi les insectes, qui n’en retirent apparemment aucun bénéfice, participent-ils à ce manège ? La sélection naturelle ne devrait-elle pas favoriser les mâles qui sont capables de distinguer un insecte femelle d’une fleur ? Une des explications serait que la période de floraison de l’orchidée coïncide pratiquement avec l’éclosion des mâles adultes qui se métamorphosent souvent avant les femelles. Les mâles, dès leur éclosion, se disputent les femelles adultes peu nombreuses, ce qui expliquerait leurs capacités de discernement réduites ; dans cet état de frustration sexuelle, de nombreux mâles sont trompés par l’odeur et l’aspect de la fleur d’orchidée.

  • La solidarité des sexes entres espèces

Certaines plantes imitent d’autres membres de la même espèce : c’est le mimétisme bakérien décrit pour la première fois par Herbert Baker, de l’Université de Californie à Berkeley. On sait depuis longtemps que certaines Caricacées, la famille du papayer, sont dioïques, c’est-à-dire que les fleurs mâles et femelles sont portées par des plantes séparées. Or les fleurs mâles et les fleurs femelles ont un aspect très différent, phénomène connu sous le nom de dimorphisme sexuel. Les fleurs mâles de cette famille portent de long tubes floraux, alors que les fleurs femelles n’en possèdent pas, mais ont des pétales libres entourant un ovaire vert de grande taille. Les fleurs mâles des Caricacées produisent du nectar contrairement aux fleurs femelles.

Comment la pollinisation de ces espèces est-elle assurée? Pourquoi un insecte est-il attiré par une fleur femelle qui ne produit ni nectar ni pollen ? En suivant les interactions des papayers avec leurs pollinisateurs, H. Baker nota que ces plantes sont essentiellement pollinisées au crépuscule par des insectes tels que des papillons de nuit de la famille des Sphingidés qui visitent aussi bien les fleurs mâles que les fleurs femelles ; il en conclut qu’un papillon volant dans des conditions de faible luminosité ne fait pas de différence entre les fleurs mâles qui produisent du nectar et les fleurs femelles qui en sont dépourvues ; H. Baker appelle ce phénomène, la «pollinisation par erreur».

Dans la plupart des espèces dioïques, les plantes mâles produisent beaucoup plus de fleurs que les plantes femelles. Cette disproportion dans le nombre de fleurs s’est traduite par une sélection naturelle des fleurs femelles qui avaient adopté les caractéristiques recherchées par les pollinisateurs en quête de fleurs mâles. Ce type de supercherie répond aux règles du mimétisme: le modèle (la fleur mâle) est beaucoup plus abondant dans la famille des Caricacées que son imitateur (la fleur femelle). Les biologistes étudiant la pollinisation pensent maintenant que le mimétisme est beaucoup plus répandu chez les plantes dioïques qu’on ne le croyait, et il est intéressant de constater que les fleurs mâles et femelles des plantes pollinisées par les animaux tendent à se ressembler, contrairement aux plantes qui sont pollinisées par le vent.

Tous les cas de mimétisme chez les plantes ne sont pas aussi unilatéraux que le cas du mimétisme batésien, où l’une des espèces tire profit de l’imitation d’une autre espèce.

Il existe un autre type de mimétisme, fréquent chez les animaux, mais plus rare chez les plantes : c’est le mimétisme müllérien. Dans ce type de mimétisme, différentes espèces adoptent des apparences et des comportements semblables : en formant un groupe apparemment homogène, ces plantes bénéficient d’une «publicité à grande échelle», qui attire un nombre de pollinisateurs plus grand que si chaque plante faisait sa publicité indépendamment.

Un exemple bien connu de convergence est l’évolution vers la succulence des plantes du désert ; en réponse à la nécessité de conserver l’eau dans un environnement aride, de nombreuses espèces de plantes se sont pourvues de feuilles épaisses et de tissus charnus.

Il existe également des associations florales qui semblent combiner le mimétisme batésien et le mimétisme müllérien. Ainsi, un complexe de trois plantes jaune-orangé, pollinisées par des papillons, semble en être un exemple : Lantana camara de la famille des Verbénacées, Asclepias curassavica de la famille des Asclépiadacées, et Epidendrum radicans de la famille des Orchidées. Sous les tropiques américains, on trouve couramment ces trois plantes en association dans les zones habitées le long des routes et les mêmes papillons leur rendent visite.

Les Lantana et les Asclepias produisent un abondant nectar et sont probablement des imitateurs müllériens l’un de l’autre. Les Epidendrum ne sécrètent pas de nectar, et sont sans doute des imitateurs batésiens des deux premiers. Ces trois espèces satisfont aux critères d’un couple mimétique : elles partagent le même habitat et leur fleurs ont la même forme et la même couleur.